Le vieillissement, un concept à disrupter

L’immortalité est depuis bien longtemps un fantasme typiquement humain et presque universel. Les premières traces explicites de cette notion apparaissent dans des textes hindous antiques (Rig veda, mandala 10) transcrits entre 1500 et 900 av. J.-C. Elle est souvent décrite comme une perpétuité de l’âme dans bon nombre de religions anciennes et même actuelles.

 

Aujourd’hui nous ne voulons plus nous contenter de l’immortalité de l’âme, mais nous souhaitons aussi l’immortalité du corps, quel qu’il soit. Notre course à la jeunesse éternelle est certainement le reflet de la fatalité du vieillissement, à laquelle nous ne pensons pouvoir échapper.

 

La compréhension et l’étude de la biologie nous permettent année après année de grappiller quelques mois d’espérance de vie cherchant à nous rapprocher d’une immortalité moins divine et plus organique.

 

Comment sortir de la fatalité ?

Pendant des millénaires, nous avons traité le vieillissement comme un processus inévitable, une fatalité qu’il faudrait ralentir ou dissimuler.

Et si le vieillissement n’était en réalité pas quelque chose de “normal” ?

Et si on le traitait comme n’importe quelle maladie qui nous affecte ?

Et si nous pouvions re-définir ce que veut dire vieillir ?

Préjugé n°1 : “Vieillir est un processus biologique commun à tous les vivants”

L’étude Diversity of ageing across the tree of life publiée dans la revue Nature montre que toutes les espèces ne sont pas toutes égales face à la longévité et au vieillissement. Certaines espèces voient leur mortalité (c’est à dire la probabilité de mourir à un âge donné) se stabiliser à l’âge adulte et rester constante avec l’avancée de leur âge.

 

Chez d’autres espèces, souvent végétales, certains individus ne semblent pas porter dans leurs cellules les marques du vieillissement. C’est le cas pour le pin bristlecone (le plus vieil arbre du monde), qui doit certainement sa longévité à des cellules souches largement protégées contre le vieillissement. Cela est rendu possible grâce à des mécanismes biologiques de “quiescence” (ralentissement du métabolisme et de la division cellulaire) et la capacité à renouveler n’importe quel tissu en cas de besoin.

 

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Le pin bristlecone (Source)

 

Chez les animaux, certaines méduses immortelles (Turritopsis nutricula et Turritopsis dorhnii) sont capables d’inverser le mécanisme de croissance qui les a fait passer de polype (structure molle à branche agrippée au fond de l’océan, produite après la rencontre des deux gamètes de méduse) à individu adulte et mature. Elles sont ainsi capables de retourner à leur état “larvaire” et recommencer leur cycle de vie.

 

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Turritopsis nutricula (Source)

 


Alors non, on ne vieillit pas tous, et en tous cas pas tous de la même manière.

 

Préjugé n°2 : “Vieillir est une dégradation normale du corps”

Le vieillissement est une altération graduelle du bon fonctionnement d’un système biologique, c’est à dire une perte de performances. Il s’agit cependant d’un processus que chacun d’entre nous a vécu ou va vivre au cours de sa vie sans pouvoir s’y soustraire. Être vieillissant est conforme à la majorité des expériences humaines, c’est donc un état “normal”.

 

Étonnamment, les définitions de la maladie que nous avons pu récolter la montre, à l’identique du vieillissement, comme un processus qui définit une altération du bon fonctionnement de l’organisme en s’opposant directement à l’état de santé.

 

Néanmoins, la maladie est considérée différemment du vieillissement par son caractère inattendu et donc “anormal”. Elle peut survenir à toute étape de la vie, et au sein de n’importe quel organisme.

 

La question que l’on peut se poser est la suivante : “Y a t-il vraiment une bonne et une mauvaise dégradation de l’organisme ?

 

Il semblerait que nous ayons déjà répondu “non” à cette question. En effet, l’arrivée de la gérontologie au début du 20eme siècle nous a lentement amené à considérer la vieillesse et la maladie comme un même mal. Cette discipline médicale s’attache à traiter les troubles dûs à la dégénérescence physiologique.

 

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William Blake – Hell, Canto 5. Source

 

Le vieillissement est dès lors vu comme un processus favorisant l’apparition des maladies, que nous nous efforçons de traiter toujours plus profondément et précisément. À force de traiter les symptômes, les origines des symptômes, les origines des origines des symptômes, nous finirons bien par en traiter la cause. Nous repoussons la norme dans le temps, en approfondissant nos apprentissages dans la médecine et la biologie.

 

“Lorsqu’il sera normal de mourir à 600 ans suite à un cancer en phase terminale ou d’un AVC et ce dans un corps ne montrant aucun signe de sénescence, la dégradation progressive du corps de 60 à 80 ans suivi de la mort par crise cardiaque sera une aberration.”

 

Préjugé n°3 : “Notre corps nous limitera toujours”

Soigner les maladies auxquelles la vieillesse laisse la porte ouverte est une chose, mais la sénescence des cellules, en est une autre. En effet, nos chromosomes ont à chacune de leurs extrémités de petites séquences nucléotidiques, les télomères, qui sont petit à petit dégradées après chaque division cellulaire. Lorsque le télomère devient trop court, la cellule est sénescente, et le corps va s’en débarrasser.

 

Une protéine, la télomérase, présente en quantité importante dans les cellules souches et cellules reproductrices, permettrait de maintenir les séquences télomères en état. Elle est donc largement étudiée à l’heure actuelle dans l’espoir de ralentir voire stopper notre vieillissement.

 

Les thérapies géniques promettent de soigner des maladies génétiques jusqu’alors incurables. Une greffe de peau génétiquement modifiée a déjà permis à un petit garçon atteint de la maladie des enfants papillons (epidermolyse bulleuse) d’être définitivement soigné et de débuter une vie normale.

 

D’autres recherches s’attèlent à la création d’organe in vitro à partir de cellules souches, dans l’espoir de réaliser des greffes d’organes avec une compatibilité parfaite, le donneur étant le patient lui même.

 

Et si par malheur, nous ne pouvions avoir accès aux cellules souches d’un patient, il est désormais possible de reprogrammer des cellules adultes afin de les transformer en cellules souches (cellules capables de produire n’importe quel type de tissu humain à l’opposé des cellules adultes). Les premières manipulations de cellules reprogrammées ont été possibles grâce aux travaux sur les induced pluripotent cells (IPS) du professeur Yamanaka.

 

Nous sommes désormais capables de jouer avec certaines variables de la biologie et, comme pour la longévité, de repousser les normes physiques et physiologiques de ce qui nous limite.

 


Maintenant que l’on sait que :

  • Il existe des mécanismes biologiques qui permettent de contourner le vieillissement ;
  • Vieillir comme nous vieillissons aujourd’hui n’est pas plus normal que notre manière de vieillir demain ;
  • La médecine et la biologie ne cessent de les limites de notre corps, nous pouvons déjà repenser le concept de la décrépitude biologique qui nous entrave !

 

Mais pas si vite… Qui a dit que vieillir ne servait à rien ?

 

 

Préjugé n°4 : “Vieillir est une destruction progressive et positive de la vie”

Le vieillissement semble plutôt défavoriser les êtres qu’il atteint en les affaiblissant. Et pourtant, si vieillir est presque universel ce n’est pas pour rien.

 

Ce processus est une protection contre les aberrations génétiques. Avec le temps, les risques de mutations génétiques augmentent et sans un mécanisme parfait de réparation de l’ADN, deux issues sont possibles : soit on évolue soit on meurt.

 

Il faut donc un juste milieu pour que l’organisme transmette à sa descendance un héritage génétique adapté à son environnement ainsi que quelques pépites évolutives. L’individu adulte n’est, en réalité, qu’une étape dérisoire dans le parcours évolutif d’une espèce.

 

Vieillir c’est donc aussi protéger son espèce, et son héritage génétique…

 

Conclusion

Rien n’est jamais une évidence. Ce que l’on perçoit comme « évidence » n’est qu’un construit basé sur des hypothèses communément acceptées. Néanmoins, n’oublions pas de remettre les choses dans leur contexte. Il serait dangereux de prendre chaque élément de notre identité et de le modifier à l’aveugle sous le couvert de l’innovation. Ce n’est pas parce qu’on peut le faire que l’on doit ou que l’on va le faire.

 

Nous avons déjà entrepris de repousser les limites de la vie humaine. Les avancées théoriques sont encourageantes mais en pratique les choses mettent beaucoup de temps à se mettre en place.

 

L’évolution de notre civilisation s’accomplit dans un mouvement conjoint de nos avancées scientifiques avec nos avancées sociales, comprenant des évolutions morales, juridiques et philosophiques. Il nous reste encore le temps d’adapter nos ambitions éthiques concernant l’immortalité. Le choix n’est ni pour aujourd’hui ni pour demain. Quoiqu’il en soit, la crainte n’est jamais la réponse. Seules l’expérimentation et l’observation des phénomènes qui nous entourent ainsi qu’une réflexion approfondie sur les ambitions de notre espèce pourront nous éclairer.

 

 

 

 

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A propos de l’auteur: 

Lou Locci a rejoint l’équipe de Stim en septembre 2018 pour son stage de master. Elle prend part au projet Dassault visant à guider l’entreprise aéronautique sur l’intégration de nouvelles technologies de pointe n’appartenant pas à son domaine d’expertise. Elle aide aussi à penser les outils et la structure pour le recrutement et l’évolution professionnelle au sein de Stim. 

Lou poursuit son cursus à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), dans la section des Bioingénieurs.  Elle a aussi travaillé une année dans le Laboratoire dynamique des cellules souches (LDCS) sur un projet de modélisation 3D de cellules souches structurellement surprenantes.

 

 

 

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